Les tricots de la rue Sadi-Carnot
(décembre 2012)

Installés rue Sadi-Carnot, les Coisy et Chocteau ont tricoté un pan de l’histoire rezéenne. De la fin du XIXe à la fin XXe, ils furent bonnetiers de père en fils.

« La bonneterie, c’est la maille », explique tout à trac Claude Chocteau, bonnetier de 1947 à 1988. Rien à voir avec le tissage confectionné début du XXe par l’usine Binet-Delaunay à la Morinière dont on voit encore la grande cheminée dominer les bords de Sèvre. Fin XIXe et XXe, la maille, elle, a son temple rue Sadi-Carnot (actuelle rue Jean-Jaurès).

L’histoire commence en 1882 quand un certain Paul-Oscar Coisy, dont la famille a quitté la Somme pour le Sud-Loire, crée au 66 de la rue (collège Saint-Paul) une manufacture de bonneterie qui comptera jusqu’à 200 employés. Associé à un dénommé Fitau puis, après la Première Guerre mondiale, à Robert de La Tullaye, ce fils de bonnetier fabrique des chandails en laine cardée. En 1916, il fournira à la Ville de Rezé du lainage pour les prisonniers de guerre. 1922 : la société est dissoute.

Retrouvez le fil de l’histoire de la bonneterie à Rezé en découvrant les fresques de la petite rue Julien-Albert, située entre la rue Jean-Jaurès et l’avenue Louise-Michel (quartier de Pont-Rousseau).

Le savoir-faire rezéen

«  En 1923, de nombreuses employées se mettent à leur compte. Chacune rachète son métier à main. Le Sud-Loire va ainsi compter plusieurs ateliers tenus par des femmes qui vivotent en faisant du sur-mesure. En parallèle, des petites entreprises s’installent dans les années 1920/30 : la Duchesse Anne rue Victor-Fortun, Auvrignon et Pinel rue Alsace-Lorraine, Blouin rue Dos-d’Ane, Famechon rue Jean-Fraix et Chocteau rue Sadi-Carnot », rapporte Claude. Son père, Clément Chocteau, a fait ses premières armes chez Coisy dès 12 ans.  Il ouvre un atelier de tricotage avec sa femme, Maria, au 58 de la rue Sadi-Carnot. « C’était moi leur représentant ! s’amuse Claude. J’avais six ans, je portais leurs pulls et faisais ainsi la pub devant les mamans de mes camarades d’école ! »

1947, atelier de bonneterie de Clément Chocteau : “La majorité des employés étaient des femmes”.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, Claude, né en 1928, décide de se lancer dans le métier. De nouvelles matières entrent sur le marché. Nylon, polyester, acrylique…révolutionnent la bonneterie. La marque Rezécho est lancée. Les autres sociétés rezéennes se développent également. Chocteau, la Duchesse Anne, Pinel et compagnie emploient au total plus de 200 personnes dans les années 1950. « Le Nord-Loire venait recruter la main d’œuvre dans le Sud-Loire qui détenait un vrai savoir-faire. On vendait nos pulls, gilets, tailleurs de femme dans la région, en Bretagne et en Normandie. »

La rue Sadi-Carnot maillée par les ateliers n°48 : Fabrication, teinturerie et vente de laines filées et cardées (Robert de La Tullaye / Paul Oscar Coisy) – 1918. À proximité des eaux douces de la Fontaine-Launay (derrière l’amphi de l’actuel collège). Les eaux se teintaient de bleu, rouge, vert. Les écheveaux de laine séchaient dans les prés (actuelle rue Louise-Michel)
n°54 et n°58 Bonneterie Claude Chocteau – 1965
n°58 Bonneterie Clément Chocteau – 1928
n°66 Manufacture de bonneterie (Paul-Oscar Coisy et P. Fitau) – 1882

Chocteau et son petit pull marin

Claude et Yvette Chocteau, chemin Fontaine-Launay où se situe l’arrière des bâtiments de leur ancien atelier de bonneterie.

Claude, « le technicien » et sa femme, Yvette, « la styliste de la maison », reprennent l’activité en 1965. Ils agrandissent l’atelier, modernisent les machines. 1968 hisse le pull marin au top de la mode. Les Chocteau surfent sur la vague. « Tout le monde voulait son pull marin, même lors du caniculaire été 1976. On suait à grosses gouttes sous ce pull d’un demi kilo mais ce n’était pas grave, c’était la mode », se remémore Claude, amusé. « On a travaillé pour beaucoup de coopératives maritimes. On allait au salon du prêt-à-porter à Paris, on rencontrait les stylistes pour connaître l’avant-garde, les tendances, les modes. Il fallait être dans l’air du temps », rapporte Yvette. Après avoir vendu des collections aux Galeries Lafayette, Decré, Leclerc, IKKS, New Man… puis ouvert un magasin d’usine, Claude et Yvette prendront leur retraite en 1988.

L’atelier en 1989 : “Les métiers électroniques
nous ont permis de travailler
une maille plus fine”.

Leur fils Christian et son épouse Monique leur succéderont un temps. Puis la bonneterie Chocteau fermera définitivement en 2006. À l’époque, les autres entreprises rezéennes ont tiré le rideau depuis bien longtemps. « Nous aurons été les derniers bonnetiers de Rezé. »